Le trop plein d’émotions
Certes ce n’est pas moi qui vais critiquer la généralisation de la prise en compte du facteur émotionnel dans la compréhension des comportements humains et son utilisation. Soyons clairs, je tiens ce mouvement pour majeur dans nos sociétés et je crois même que nous n’en sommes qu’aux balbutiements de la prise de conscience de l’impact des émotions sur l’ensemble de nos comportements et de la mise en place d’outils appropriés.
Mais je suis inquiet des manipulations conscientes ou inconscientes de mes contemporains par les « émotions provoquées ». J’entends par « émotions provoquées » celles qui sont déclenchées par la présentation d’un fait plus que par le fait lui-même. L’exemple le plus évident est la médiatisation d’un événement et le vecteur le plus criant (c’est le cas de le dire!) en la matière est la télévision; bien entendu ce n’est pas le seul et toute communication est potentiellement un vecteur d’ « émotion provoquée ».
Les drames plus ou moins récents des incendies dans les locaux insalubres à Paris, du tsunami, des ouragans dans le Sud des USA, peuvent nous servir d’exemples. Leur relation par l’ensemble des médias a déclenché des émotions dans l’opinion qui se sont traduites chez chacun d’entre nous par des réactions correspondant à notre propre gestion individuelle de nos émotions, plus ou moins sophistiquée, plus ou moins consciente.
Souvenons-nous que la gestion des émotions est un processus qui comporte plusieurs étapes qui passent par la reconnaissance de l’émotion (Suis-je en colère? Suis-je triste? Suis-je honteux? Cela me fait-il peur?) puis par l’interprétation de ce signal ( Pourquoi, qu’est-ce qui en moi fait que je suis en colère, ou que je suis triste, ou encore honteux , ou que j’ai peur? …) pour ensuite « utiliser » l’émotion dans la construction, l’adaptation de mon comportement face à l’événement déclencheur.
Or très souvent la communication de l’événement par l’informateur contient en elle-même les ingrédients qui vont déclencher chez l’individu telle émotion plutôt que telle autre, au-delà de l’émotion qui aurait été déclenchée par le fait brut lui-même. C’est une des règles fondamentales de la communication et son exploitation – encore une fois pour ne pas lancer d’accusation- consciente ou pas, fait le succès des « grands communicateurs ». Ne croyez-vous pas que le ton bien spécial de PPDA ne soit pas en lui-même un déclencheur de certaines émotions plutôt que d’autres? Point n’est besoin d’ailleurs d’être PPDA ou Claire Chazal pour en jouer: nous avons tous expérimenté le ton de la dramatisation pour pièger un ami en lui annonçant une bonne nouvelle.
Eh bien mon inquiétude est de voir se propager excessivement ce phénomène dans la vie courante et qu’ainsi se trouble la capacité de mes contemporains à gérer correctement leurs émotions et qu’en conséquence on pollue les saines réactions des individus par une sorte d’uniformisation de la réaction « émotionnelle provoquée » d’une population. Phénomène vieux comme le monde, c’est vrai mais dont je trouve qu’il s’amplifie dangeureusement en raison de l’hypertrophie du monde de la communication.
Un exemple criant de détournement de ce type nous est fourni par le conflit des marins de la SNCM.
La situation brute est claire: il faut redresser l’exploitation d’une entreprise en déconfiture parce que confisquée par ses employés à leur seul profit (peu importe que l’on analyse si oui ou non cette confiscation est légitime de leur point de vue, ou bien que la gestion de l’entreprise aie été mauvaise, là n’est pas la question pour décrire la situation). Et que nous présente t-on? Les victimes des actions des revendications de ces marins, les salariés qui prédisent un futur cataclysmique, un gouvernement qui a peur des conséquences de son incurie passée, bref on « dramatise », ce qui, entre parenthèse, arrange bien les intérêts de marins de la SNCM. Alors évidemment on déclenche des émotions spécifiques qui « disent quelque chose » à ceux qui les ressentent. Mais les émotions auraient vraisemblablement été différentes et en tout cas auraient « dit tout autre chose » si on avait présenté – dans les mêmes formes et en même temps, ce point est évidemment essentiel – les faits suivants: 1,2 milliards d’euros engloutis depuis quelques années en pure perte dans l’entreprise, un nombre d’employés pléthorique (deux fois plus que dans l’entreprsie concurrente qui procure un service objectivement meilleur et en tout cas plébiscité par ses usagers dont justement les marins de la SNCM prétendent défendre les intérêts), un blocage des communications avec la Corse dont la desserte régulière et sûre est la raison d’exister de la SNCM….
Un autre exemple: le tsunami et les conséquences de Katrina sur la Louisiane . Point n’est besoin de revenir sur le traitement informatif de ces tragédies, mais on constatera que les réactions de compassion, les élans de solidarité, les prises de conscience sur l’incurie des autorités vis à vis des victimes, … n’ont pas été – et de loin – semblables. Bien sûr le nombre de victimes est objectivement sans commune mesure dans un cas et dans l’autre, mais les drames en sont également humains.
Cela m’amène à conclure qu’il est grand temps de nous instruire le plus largement possible sur les fondamentaux de la gestion des émotions afin de contrer ces manipulations – encore une fois conscientes ou non – de l’opinion par les « émotions provoquées » qui lui font perdre toute chance d’élever son niveau de lucidité sur les événements et contribuent à l’enlisement des situations problématiques plutôt qu’à leur résolution.
Trop d’émotion tue l’émotion.



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